L’épilation des hommes

image_pdf

13. L’épilation des hommes

Au cours du temps seuls les dieux étaient habilités, avec les rois, à porter une barbe. Le poil était considéré comme le symbole de la virilité. Si aujourd’hui se couper la barbe est devenu banal, ce petit geste ne fut pas toujours aussi anodin. Au Moyen-Âge, les vainqueurs coupaient la barbe aux vaincus pour les humilier et rendre leur défaite plus cruelle. En effet, enlever les poils, symboles de virilité, signifiait clairement que les vaincus, déshonorés, perdaient leur dignité d’homme et que l’on pouvait faire ce que l’on voulait d’eux.

Extrait du site filsanté

C’est un peu sommaire et incomplet mais ce qui m’a interpellé, c’est la référence aux dieux et aux rois. On voit aussi que couper la barbe est une humiliation, comme l’épilation forcée du temps des anciens Grecs. Il y a aussi les hommes d’Eglise qui portent la barbe, pour se démarquer des autres hommes.

Voici maintenant une explication de 2 chercheuses féministes, Merran Toerien et Sue Wilkinson, en 2003 dans une étude intitulée « Gender and body hair: constructing the feminine woman » (le genre et la pilosité : construire la femme féminine).

Typically, however, the equation between hair and strength has been associated with men. The Kenyan Masai, for example, are thought to hold that their chief will lose his power if he shaves his face, and there is a Roman saying which translates as: ‘‘The hairy man is either strong or lustful’’ (Cooper, 1971, p. 56). Similarly, orthodox Jews regard the beard ‘‘as a sacred token of both strength and virility’’ (Cooper, 1971, p. 41). Hairiness as a symbol of masculine strength is also evident in the mythology of various cultures: Cooper (1971, p. 43) asserts that ‘‘[t]he fierce, the frightening, or the abnormally strong. . . have all been hairy. The biblical Samson, the Assyrian Gilgamesh, the Phoenician Melkarth, and the Greek Hercules. . . are all emanations of the same hairy myth. . . all were men of prodigious strength, and all are represented in their different cultures in the same basic way, as powerful, hirsute, and bearded’’ (emphasis added).
The widespread association between male body hair and fertility/virility (Cooper, 1971; Firth, 1973; Synnott, 1993) may partly be explained by the ability of hair to re-grow, coupled with the appearance of body hair only as sexual maturity is reached. However, given that both women and men grow body hair at puberty, why is the association made between hair and specifically male fertility and power?

Traduction : Cependant, l’équation entre pilosité et force a été associée aux hommes. Les Masai du Kenya pensent que leur chef perdrait sa force s’il se rasait le visage, il existe un dicton romain disant « l’homme poilu est fort ou lascif ». De même, les Juifs orthodoxes voient la barbe comme « un signe sacré de force et de virilité ». La pilosité comme symbole de force masculine est aussi prouvé dans différentes cultures. Cooper indique que « le féroce, le terrifiant et l’anormalement fort ont tous été poilus. Samson dans la Bible, l’Assyrien Gilgamesh, le Phénicien Melkarth, et le grec Hercule sont tous des émanations du même mythe poilu. Ils étaient tous des hommes à la force prodigieuse et sont tous représentés dans leurs différentes cultures d’une même façon comme puissant, hirsute et barbus ».
Le lien répandu entre la pilosité masculine et la fertilité ou la virilité peut être expliqué en partie par la capacité du poil à pousser à nouveau, couplé avec l’apparence de la pilosité seulement quand la maturité sexuelle est atteinte. Cependant, étant donné que hommes et femmes ont des poils qui poussent à la puberté, pourquoi associe-t-on la pilosité avec la fertilité et la puissance masculines ?

Pour moi, la raison est simple : c’est le patriarcat qui l’a décidé puisqu’il régnait à l’époque. Les hommes étant supérieurs, on attribuait à leur barbe (que les femmes n’ont pas) un statut de virilité, en ayant la mémoire sélective sur les autres poils sexuels que les hommes et les femmes ont en commun. C’est un raccourci opportuniste, rien de plus. Si je rappelle tout cela, c’est pour bien faire comprendre que dans l’inconscient collectif, toutes ces idées farfelues sont encore bien ancrées.

Mais la barbe n’a pas toujours été bien vue. Dans la Grèce antique, les hommes ont voulu ressembler à Alexandre le Grand qui se rasait plusieurs fois par jour. De même, chez les Romains et les Egyptiens, la barbe n’est pas très répandue et la pilosité corporelle non plus, du moins dans la couche élevée de la société. En fait, la barbe est portée par les « Barbares » envahisseurs, les peuples venus du Nord, qui font peur. Ce qui veut dire qu’il y a eu une admiration pour la barbe à une certaine époque et un rejet à une autre époque.

On pourrait penser que le fait que les hommes aussi s’épilent soit un problème dans le combat contre l’épilation imposée aux femmes. Il n’en est rien.
Mais d’où vient cette « mode » d’épilation des hommes depuis le début du 21e siècle ? Pour eux, c’est une mode qui a commencé avec le coming-out des gays(fin des années 90), ce qui a donné naissance à un néologisme, les « métrosexuels ». Parmi les gays, certains « prenaient soin » de leur corps en se rasant. Or, ils sont beaucoup plus présents dans les médias depuis une dizaine d’années. Il y a donc eu une imprégnation inconsciente des esprits, sans parler évidemment des films X où l’on ne voit que des corps imberbes. L’industrie cosmétique, ayant fait le tour du corps des femmes où il n’y a plus rien à enlever, a sauté sur l’occasion pour s’attaquer aux hommes. Ce qui nous donne maintenant des tondeuses pour le corps des hommes. L’industrie cosmétique a fait passer la « pilule » sans que personne ne s’aperçoive du stratagème mercantile.
Les hommes ont toujours pu faire ce qu’ils voulaient de leurs cheveux ou de leurs poils, les garder ou les enlever, sans que personne ne soit dérangé(hormis les régimes intégristes). Voir la mode de la barbe ou de la moustache chez beaucoup de jeunes actuellement.
Mais du coup, l’équation « poils = virilité » tombe à l’eau. Ces hommes sont-ils « féminins » car lisses ? Je ne crois pas. On a donc trouvé un autre argument, l’hygiène. Les poils, c’est « sale ». Voilà comment en 10 ans, on a zappé des milliers d’années sexistes interdisant aux femmes d’arborer publiquement des signes de maturité sexuelle.
Cette pirouette est pour moi capitale dans la déconstruction du mythe de « virilité » autour des poils. Quand j’étais plus jeune, les femmes invoquaient le côté masculin pour justifier l’épilation des aisselles et des jambes. Mais aujourd’hui, les hommes s’épilent, le raisonnement ne tient plus. Il y a un glissement inconscient qui se produit chez les femmes et les poils deviennent subitement sales et non plus masculins. Il y a bien sûr l’hygiénisme grandissant dans les médias mais ce n’est pas la seule explication.

Je considère donc que la situation des hommes permet de mieux comprendre celle des femmes par rapport aux poils, c’est un argument choc. On tolère maintenant que les hommes gardent leurs poils sur le corps ou les enlèvent, même les cheveux ont cette liberté. Mais pour les femmes, rien n’a changé, c’est même pire qu’il y a 20 ou 30 ans.
Certains disent que la pression sur les hommes est identique à celle sur les femmes. C’est évidemment absurde. J’en veux pour preuve qu’à la plage ou à la piscine, on voit les deux : des hommes épilés et des hommes avec tous leurs poils, sans que personne ne s’offusque de l’un ou l’autre choix.
En rue, je croise sans arrêt des barbus, beaucoup plus qu’il y a 10 ans, par exemple. Certes, pas une barbe de 3 mois mais malgré tout, une barbe de quelques semaines.
On pourrait s’interroger sur la préférence des femmes pour les hommes lisses ou velus. Or, Sébastien Chabal semble être très apprécié par les femmes. Mais le chanteur de Tokio Hotel, Bill Kaulitz, a aussi ses groupies. Il est pourtant l’opposé de Chabal car il avoue s’épiler intégralement et il a un look totalement androgyne. Certaines femmes sont donc capables d’apprécier un extrême et d’autres femmes l’autre extrême, sans que ça ne choque personne. Le jour où une femme célèbre arborera sa PF sans que personne ne trouve rien à redire n’est pas près d’arriver.

Ce qui est désolant, c’est que l’égalité hommes-femmes à laquelle j’aspire en prend un coup avec l’épilation masculine. J’ai vu des hommes à 4 pattes ou en position gynécologique pour se faire arracher les poils du sillon inter-fessier, ce n’est pas vraiment comme ça que j’imaginais l’égalité. Je pensais plutôt à une liberté pour chaque sexe de faire ce qu’il veut de ses poils mais ce sont seulement les hommes qui ont maintenant ce choix.

Voici le commentaire d’Anaël, se présentant comme un garçon gay sur son blog, en 2006.

Mais au fond que reproche-t-on à ce survivant de l’âge du feu ? Rien à vrai dire. Il s’agit là tout simplement d’une question d’esthétique, d’hygiène et de propreté. Les femmes y voient même l’occasion d’une certaine vengeance après tant d’années passées cloîtrées dans leur salle de bain. Elles ont saisi l’opportunité de voir les hommes souffrir pour être beau, et se réjouissent via un plaisir et une satisfaction plus ou moins sadomasochistes : « Viens que j’épile ton torse et que je brûle tes tétons avec mes bandelettes de cire brûlante… » L’homme tremble, sa position de mâle dominant est bel et bien remise en question..

On voit bien comment certaines femmes ont envie de « vengeance », ce qui démontre que l’épilation n’est pas vue comme une activité banale car si réellement elle l’était, ces femmes n’auraient pas envie de se venger sur les hommes. A noter la référence à l’hygiène et à la propreté. Comment n’y avais-je pas pensé plus tôt ? C’est tout simple, pourtant.

Sur le blog d’Hélène, dont je parle plus bas, une femme faisait le même constat que moi, en 2008

Ben ouai je trouve qu’imposer les même diktats du corps aux hommes ben c’est pas signe de progrès social. Un peu le nivellement par le bas en quelque sorte. On aurait pu en tant qu’êtres intelligents s’affranchir des impératifs physiques contre-nature, ouai on aurait pu… Sauf que non à la place on en ajoute d’autres à une frange de la société qui avait pour le moment été à peu près épargnée… Moi j’dis chapeau bas…
Ceci dit j’ai bon espoir qu’après qqes siècles de tortures commune, homme et femmes finissent par envoyer bouler de concert tout ces trucs (auxquel je dois bien avouer je me conforme bien sur au même titre que tout le monde en tant que bon petit animal social…;-))

La féministe Anji, dont j’ai parlé en introduction, disait ceci sur son blog (voir lien plus loin)

What about hair removal in men? No conversation on this subject is complete without someone piping up with “But what about men? They have to shave their faces – isn’t that equally as unfair?” No. It’s not. Men have a wide range of acceptable choices of styles for the hair on their faces just as they do for the hair on their heads. They can shave it all off, grow it all, grow a goatee, grow a moustache, style it and trim it and wax it, and still fall within the boundaries of ’socially acceptable’. People do not look with repulsion at a man’s beard as they do at a woman’s leg hair. Women are given only one choice deemed ‘acceptable’ – hairlessness. If women as standard grew hair on our cheeks and chins, we would not be given the same options with it as men are (i.e. it being socially acceptable to remove it, grow it or anything in between), we would be compelled to remove it all – the same double standard which currently applies to the hair on the rest of our bodies when compared with that on men’s bodies.

Traduction : qu’en est-il de l’épilation chez les hommes ? Aucune conversation sur l’épilation des femmes n’est complète sans que quelqu’un ne dise « Mais les hommes ? Ils ont à se raser le visage, n’est-ce pas aussi injuste ? » Non, ça ne l’est pas. Les hommes ont un large éventail de choix pour les poils du visage, comme pour les cheveux. Ils peuvent tout raser, laisser pousser les cheveux, laisser pousser une barbichette, une moustache, la styliser, la tailler, l’épiler et malgré tout, être toujours dans les frontières du « socialement acceptable ». Les gens ne regardent pas avec répulsion la barbe d’un homme comme ils regardent les poils aux jambes d’une femme. Les femmes n’ont qu’un seul choix acceptable : le glabre. Si nous les femmes avions des poils qui poussaient sur le torse et les joues, nous n’aurions pas les mêmes options que les hommes (c’est-à-dire que ce soit socialement acceptable de les enlever, les laisser pousser ou n’importe quoi entre les deux), nous serions forcées de tout enlever, le même double standard qui s’applique au reste de notre pilosité, comparée à celles des hommes.

La notion de double standard est fréquemment utilisée par les féministes pour expliquer que sur un même sujet, il y a une énorme différence entre hommes et femmes. Dans le cas qui nous occupe, les hommes font à peu près ce qu’ils veulent de leurs poils et cheveux (et c’est tant mieux, je suis pour la diversité) alors que les femmes n’ont qu’une option pour les poils : tout enlever. Quelqu’un a parlé de « liberté de choix » pour les femmes ?